Anne Lise STERN

couverture savoir déporté " On attend de nous, on exige de nous de témoigner "avant qu'il ne soit trop tard". Quel savoir est espéré là, quel aveu sur nos lits de morts, de quel secret de famille ? Où pourront mener toutes ces écoutes de survivants par des gens un peu ou beaucoup trop psy-formés, ou psy-informés ? A des clips je le crains, dont joueront, jouiront, les générations futures. Car toute pédagogie de l'horreur ne peut éviter de pousser à produire de la jouissance. Et ne faudrait-il pas aux trois métiers impossibles désignés par Freud - éduquer, gouverner, psychanalyser - ajouter ce quatrième: témoigner ? Ici je dois préciser le particulier de ma position. Il n'y a en France guère d'anciens déportés devenus psychanalystes. Ou alors ils ne se font pas connaître comme tels. Un peu plus nombreux sont ceux et celles qui ont connu l'internement et le ghetto encore enfants. De chez Lacan, je pense être la seule. Parmi mes camarades déportés également, ma position est particulière, surtout en ceci: une des rares à avoir retrouvé au retour mes deux parents non déportés et vivants - des parents suffisament freudiens pour pouvoir entendre tout, je dis tout, de ce que j'avais à raconter. Ré-émerger de ça, des camps, de leur avoir tout dit, a pris de longues années de psychanalyse. Mais c'est aussi cela - et ma chance au camp même, mon relativement peu de déportation par rapport à d'autres - qui a rendu possible le devenir analyste malgré/à cause du camp. Ne pas pouvoir en parler, du fait de ne pas être entendue, ça, je l'ai connu seulement bien plus tard, et, hélas, surtout dans la communauté psychanalytique. Il fallait donner ces précisions car toute élaboration de l'extérieur blesse souvent d'autres camarades. Nous est en général insupportable ce qui s'élabore à partir de notre viande, en histoire, en psychanalyse, en philo, en politique et même parfois dans les différents regroupements de survivants. Ce n'est forcément jamais "ça". Shoah m'a délivrée du sentiment d'impuissance - et parfois d'obsénité - d'avoir à témoigner à travers ma petite histoire particulière. Il m'en a au contraire, paradoxalement, donné le droit: car ce film, où on ne voit aucune horreur, aucun document d'archives, représente pourtant ce fond de tableau sur lequel toutes nos histoires individuelles sont inscrites, ce là-bas que nous revoyons, resentons quand nous parlons, un par un, une par une ".

 

Anne Lise Stern eut à subir une triple peine. Tout d'abord elle connut la fuite de l'Allemagne en cours de nazification parce que son père était un élu socio-démocrate (1933). Ensuite ce fut pour elle en milieu scolaire français une insupportable stigmatisation en tant qu'allemande, malgré la qualité indiscutable de sa scolarité. Enfin, ce fut sur dénonciation car juive qu'elle fut arrétée à Paris le 1er avril 1944. Incarcérée dans le camp de transit de Drancy jusqu'au 13 avril, elle atteint le camp d'Auschwitz par le convoi n° 71 deux jours plus tard. Elle connaitra deux autres camps: Bergen Belsen et Theresienstadt.

A son retour, elle choisit la psychanalyse comme source de compréhension du monde et de sa propre trajectoire. Rassemblant dans un même ouvrage, analyses personnelles, fragments de souvenirs et transcriptions d'expériences professionnelles, elle nous dévoile les fondations, les rouages intimes d'une compétence invisible, et d'un savoir inconscient, celui de déporté. En traversant avec elle le miroir du témoignage, ce livre nous autorise une approche inédite du vécu du rescapé, ses doutes, ses frustrations, ses défits, ses faillites. Face à la pathologie de l'Histoire, la thérapeutique de la mémoire : " Chaque sujet-déporté, réellement témoigne de ça, de cette loque qu'il a été, qu'ont été les autres autour de lui, qu'il était destiné à devenir. Le savoir-déporté, c'est ça, savoir sur le déchet, la loque. mais quand il en parle, en témoigne, loque il ne l'est plus".

" Le Savoir-déporté - camps, histoire, psychanalyse " - Anne Lise Stern - Editions du Seuil (2004)

Contenu soumis au Code de la Propriété intellectuelle - Michel C. © 2017 -  Hébergé par Overblog