Terre ! N'efface pas leurs visages ... le livre

  • Michel C.
Editions Atlantica - ISBN 2-84394-905-X
Editions Atlantica - ISBN 2-84394-905-X

Rescapé du camp de concentration de Sachsenhausen, Albert Claverie s'est engagé à la fin des années 1970 dans une action de sensibilisation de la jeunesse, en lui soumettant son témoignage dans un fascicule intitulé 66213, son numéro matricule. Perpétuant ainsi la mémoire de ses camarades, tous victimes de l'idéologie nazie, et attentif au développement des intelligentsias négationnistes, il encouragea la jeunesse du Monde à s'accaparer cette mémoire douloureuse mais fondatrice. Dans "Terre ! N'efface pas leurs visages", l'auteur reprend les mémoires de son père pour les enrichir de documents d'époque, d'entretiens radiophoniques, et de notes personnelles restées jusque là confidentielles, en re-contextualisant ces données dans le déroulement de la Seconde Guerre Mondiale.

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Vingt et un jours...

Le 21 avril 2001, mon père a quitté ce monde. Mais je ne cesse d’y voir sa silhouette déambuler, trébucher, reprendre sa marche vers un havre apaisé ou une paillasse fantôme, qui sait ? avec dans son sillage l’ombre répercutée à l’infini de ses semblables, brimés, détruits et pourtant encore en mouvement. Ce ne fut pas sa mort qui finit par me convaincre de franchir le cap de l’écriture. Seulement sa vie. Une vie où le « je » égoïste avait laissé sa place au « nous » fraternel. Une vie de paroles pour ceux qui n’en avaient plus, une vie ou plusieurs, puisqu’il luttait pour tous. Chaque matin, il affrontait sans haine le désert au milieu de la multitude, et chaque matin, la cicatrice refusait de se refermer. Pourtant, il lui fallait faire avec. Avec ce regard chargé d’espoir qui obstinément fixait à l’horizon la ligne des marais que plus aucun de ses camarades ne franchiraient. Horizon que ses mains fines et assurées pouvaient tracer à l’infini, jusqu’à l’absence de conscience mais jamais jusqu’au vide de l’oubli. Comme il me l’expliqua, un soir de départ universitaire, au bout des rails qui semblaient se fondre sur la ligne du soir couchant, se mouvait pour lui un univers blessé, impalpable mais pesant. Fuyant sous nos pas si l’on s’avisait de lui courir après, ce point abstrait en bout de ligne était sa hantise. Un motif de cauchemar. Un précipice qui l’aspirait à chaque fois vers une mémoire mise à feu et à sang malgré le temps, malgré la distance. Ce jour-là je compris que jamais plus le train ne lui apparaîtrait comme un simple et utile moyen de transport. Chargés instantanément de lourds symboles, pour moi l’ouverture sur un monde nouveau, pour lui le rappel d’un passé douloureux, ces rails anodins et sans âmes signifiaient une menace permanente. La menace de voir se réactiver les « tumulus bruns » au cœur d’une Europe amnésique.

Au décès de mon père, je dus me résoudre à l’évidence. De fait, j’étais devenu le dépositaire d’un témoignage à la fois unique, celui d’un homme, et multiple, puisqu’il témoignait pour tous et chacun d’eux aurait pu le faire à sa place. Mais ce constat ne laissait guère de place à l’expectative. Derrière chaque matricule, je savais qu'il y avait un nom, et derrière chaque cri, un visage. Pour lutter contre le temps, l’ennemi le plus habile qui soit pour effacer l’ineffaçable, il faudrait que chacun connaisse ces noms, et croise ces visages. Pendant ses vingt et un jours de « coma », sa main dans la mienne, mon père poursuivit sur son double chemin. Vers ses camarades, ses « jumeaux » comme ils se désignent, qui au fond d’une nuit de 60 ans d’âge partageaient encore et encore les mêmes peurs et les mêmes douleurs. Et également vers nous, qui devions maintenant faire face à l’épreuve de ces spectres ressuscités qui jamais ne l’avaient réellement quitté. Pendant vingt et un jours, il n’eut plus à me convaincre de quoi que ce soit. Il n’eut seulement qu’à mettre dans ma main les mots pour aller jusqu’à demain, sans lui, sans eux. Mon livre serait son histoire. Il serait ma mémoire.

Terre ! N'efface pas leurs visages ... le livre

Albert Claverie en tenue de pelotari, avant sa déportation à Sachsenhausen.

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